Elkalam.com : Bonjour, ayant vécu dans un quartier difficile pendant toute ma jeunesse, je n'ai jamais rien vu changer, aussi bien sous la gauche que sous la droite. Comment expliquez-vous que durant toutes ces années, aucun gouvernement ne se soit vraiment préoccupé du problème ?
Manuel Valls : Vous avez raison, nous payons trente ans de ségrégation territoriale, sociale et ethnique jamais véritablement endiguée. La prise de conscience existe de part et d'autre, d'où la politique de la ville, mais les moyens mis pour résoudre cette crise n'ont jamais suivi. C'est donc une responsabilité partagée, et il faut changer de politique.
Rayan : J'ai un bac+6, je cherche un emploi depuis trois ans et je suis toujours au RMI. Qu'est-ce que je réponds aux gamins de mon quartier quand ils me disent "à quoi ça sert de faire des effort pour être dans ta situation ?" ?
Manuel Valls : Votre situation n'est pas caricaturale, elle est malheureusement une réalité, et c'est notre système de valeurs qui est donc mis en cause. La lutte contre les discriminations ou le blocage de l'ascenseur social, la nécessité pour la fonction publique ou pour les entreprises d'embaucher des jeunes diplômés comme vous ou non s'impose. C'est pour moi l'urgence si l'on veut vous redonner confiance.
Sofiane : En matière de crise politique et morale, les médias tout comme les politiques ont une part de responsabilité dans le traitement qui est réservé aux minorités. Qu'en pensez-vous ?
Manuel Valls : La France vit avec un ascenseur social bloqué. En Grande-Bretagne, le système communautaire, qui crée des inégalités très profondes, permet cependant à des Britanniques d'origine pakistanaise ou indienne d'être élus à la Chambre des communes, de présenter des journaux télévisés, de faire partie des élites économiques et culturelles. Ce n'est pas le cas chez nous. Il n'y a aucun parlementaire d'origine maghrébine ou africaine à l'Assemblée. C'est donc que notre classe politique ne représente pas la société. C'est vrai aussi en ce qui concerne les femmes ou les couches sociales.
Nous n'avons pas su transmettre des valeurs communes. Faire vivre à la fois des doubles cultures et faire aimer la France. Parce que la France n'a pas su aimer une partie de cette jeunesse. Cela passe par l'éducation, les médias, la famille, c'est donc toute notre société qui est interrogée.
Jean_yanne : Comment expliquez-vous que certaines populations immigrées s'intègrent parfaitement et utilisent pleinement l'ascenseur social, et que d'autres ne trouvent pas le bouton ?
Manuel Valls : L'immigration des années 1950 ou 1960 s'est faite dans un contexte de croissance et de plein emploi. Celle des années 1970-1980, celle d'aujourd'hui, se font essentiellement sur fond de misère, de guerre, de famine du Sud vers des pays à la fois riches mais confrontés aussi à la crise économique. C'est le cas de la France. Cela explique qu'une grande partie de notre immigration et de ses enfants vivent dans des conditions beaucoup plus difficiles. Le regroupement familial couplé à la construction de grands ensembles pour accueillir les ouvriers et leurs familles, la crise dans la sidérurgie, le charbon, l'automobile, ont provoqué une fracture sociale, un chômage de masse dans des populations peu qualifiées, peu formées, pas aidées. Nous sommes aujourd'hui en train d'en vivre une partie des conséquences.
Il y a une crise d'identité, des enfants et des petits-enfants de l'immigration. Ils sont français, mais ils ne se sentent pas toujours français. Ce n'est pas leur faute. C'est à la société tout entière de répondre à ce cri de désespoir qu'ils nous lancent parfois à la figure. Par ailleurs, il faut que la France accepte qu'un Français n'est pas forcément blanc. Cela vaut pour toutes les origines. Etre français, c'est adhérer à un système de valeurs.
Momo : Pourquoi une telle ampleur et une telle durée de violence urbaine arrivent-elles en France et pas ailleurs ?
Manuel Valls : Ce n'est pas tout à fait exact. La Grande-Bretagne est secouée régulièrement depuis vingt ans par des émeutes urbaines et raciales. Et si les autres pays voisins nous observent, c'est parce qu'ils savent qu'ils peuvent être aussi concernés par ce problème. Mais peut-être que notre modèle supporte encore moins que d'autres les ghettos, la misère reléguée dans les quartiers, et c'est la raison pour laquelle c'est tout l'édifice républicain qui aujourd'hui se lézarde.
Elkalam.com : L'opinion semble favorable aux différentes mesures proposées par M. Sarkozy.
Manuel Valls : Nos quartiers ont besoin de sécurité, car la délinquance touche d'abord les plus modestes, les plus fragiles de notre société. La lutte contre le crime, les réseaux mafieux, les trafics de drogue, de voitures, d'armes doit être d'autant plus prioritaire pour la gauche qu'ils se développent dans les quartiers populaires. Je n'oppose pas sécurité et justice sociale, bien au contraire. Et puis cela dépend de ce que l'on met dans une politique de sécurité. Je crois beaucoup à la continuité du travail d'une vraie police de proximité. Mais c'est vrai : sans emploi, sans formation, il sera difficile de redonner de l'espoir.
Sofiane : Une journaliste de la BBC disait que la devise "liberté, égalité, fraternité" s'arrêtait aux portes des banlieues. Qu'en pensez-vous ?
Manuel Valls : Dans les sociétés modernes, dans les vieilles démocraties, le vote, le rôle des politiques, la participation citoyenne ont tendance à s'affadir. Et pourtant, la démocratie ne peut pas se développer dans la violence. Nous essayons de redonner goût à la démocratie. J'encourage tout le monde à utiliser son bulletin de vote. Mais pour cela, il faut que les élus, les responsables politiques, par leur comportement ou par leur courage, redonnent confiance dans la chose politique, c'est-à-dire tout simplement dans la République.